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Voici un film que j'ai découvert très récemment, grâce aux deux très chouettes coffrets « Gaumont. Le Cinéma Premier » que j'ai empruntés1. A l'époque, ce film était considéré comme une scène dramatique. Il usait du thème "drame de la jalousie", qu'on développait jusque dans les faits-divers, faisant converger drame et crime. Et ce film est le premier qui exploite les possibilités esthétiques et dramatiques (criminelles, même) du rail avec un langage cinématographique abouti. Drame du rail (aussi appelé simplement Sur les rails) est un film de 1912 qui dure 14 mn. Léonce Perret souhaitait tourner à Niort, sa ville natale. Louis Gaumont, qui était avant tout un homme d'affaires, l'y autorisa à condition qu'il amortît les lieux en y faisant deux films. Ainsi, dans L'Express matrimonial, comédie sentimentale et dans celui-ci, il exploita les possibilités qu'offrait la gare de la ville2.

Voici le synopsis : Pierre, Jacques et leurs collègues cheminots passent leur temps à la terrasse d'un café. Pierre et la tenancière, Augustine, sont amoureux. Mais en secret, Jacques aime aussi la cabaretière. Lorsqu'Augustine demande Pierre en mariage, il devient fou de jalousie. Il saoule son collègue à l'absinthe et le jette sur les rails, sachant que le train passera bientôt. Mais le corps inanimé de Jacques se trouve protégé par un creux dans la voie, et le train lui passe au-dessus. Dessoûlé, il rejoint Augustine et lui confie ce dont il a été victime. Quand Pierre revient, il croit voir un fantôme. Affolé, il s'enfuit et se jette d'un pont au-dessus des voies ferrées. Un train l'écrase.

On peut dire que j'ai été agréablement surprise. Je sens un véritable tournant dans le cinéma des années 1910. Les films durent plus longtemps ; ils développent un véritable narration et une véritable épaisseur narrative. On a quitté la succession de tableaux rigides en multipliant les angles de vue et les types de plan. Ici, la scène où le train passe sur Pierre est réellement prenante, en tout cas dans sa première partie. La caméra exécute un plan rapproché de son corps au ras des voies ferrées. Et l'effet est renforcé par la musique choisie par Gaumont pour cette réédition (composée par Philippe Dubosson). Dommage qu'elle revienne ensuite à un plan plus large du train qui finit de passer. On dirait que le réalisateur a sacrifié à la façon conventionnelle de filmer le train, en temps réel, alors qu'il avait maîtrisé quelques secondes auparavant un montage intéressant, ce qui fait perdre son rythme intense à la scène.

La scène finale est filmée de façon beaucoup plus plate, de manière frontale, de loin. Là aussi, la scène traîne en longueur. L'acteur, Eugène Bréon, se livre à des cascades habiles, marchant sur la rambarde du pont puis se jetant dans le vide. Mais l'époque n'est pas encore au montage rythmant l'action. Tout voir de loin est devenu inhabituel pour le spectateur moderne. Et une fois qu'il a sauté, il faut attendre plusieurs seconde avant de voir arriver le train (qu'on n'entend pas non plus, muet oblige). Par contre, il est fort possible que cette vue de loin fût une prouesse technique admirée à l'époque, et les gesticulations d'Eugène Bréon devaient constituer des cascades qui suscitaient l'admiration et la peur. Cet acteur figure aussi au casting de Fantômas (les quatre épisodes), il faudra que je regarde s'il joue sur ce registre.

En ce qui concerne la vie des cheminots, nous avons de très jolis moments, la discussion au café, et surtout la réception de la lettre de demande en mariage, avec à l'arrière-plan le travail sur les voies de fret, qui sont des aperçus encore inédits dans le cinéma de l'époque.

 

1 « Gaumont. Le cinéma premier » Volumes I et II (coffrets DVD), édités par Gaumont en 2008 et 2010

2 Ces précisions sont apportées dans la notice qui accompagne l'affiche du film dans le livret du volume I de « Gaumont. Le cinéma premier », p. 81