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Le train fascine nombre de cinéastes pour ses propriétés cinématographiques. Mais, avant toute chose, il peut simplement vu, dans le cinéma criminel, comme le lieu du crime.

 

 

Attaque !

 

Il devient l'évidence même quand il est l'objet du crime. Mais l'attaque de train est rare dans le cinéma français. Peu de larges espaces traversés par des trains attaqués de façon grandiose, étant donné le manque de déserts dans l'espace hexagonal. Joë Hamman a bien tenté le western camarguais, mais n'a pas trouvé de continuateur, même si d'autres cinéastes de l'époque s'en inspirent pour créer des attaques de diligences ou de train. L'amateur de paysages grandioses et de poursuites épiques s'est retranché dans le film d'aventures, propulsé dans des contrées exotiques. C'est le cas des Pirates du Rail de Christian-Jacque, où une horde de bandits chinois attaque régulièrement une ligne en construction. Le film criminel prend parfois les atours du film d'aventures. Toutefois, les films exotiques (cf. aussi La Bandera ou Pépé le Moko), a fortiori pré-1962, posent problème (dans plusieurs sens du terme d'ailleurs!). Il s'agit de films coloniaux, qui au-delà de relents racistes, ne s'interrogent pas sur les motivations des "bandits", alors même que l'omniprésence de l'armée en toile de fond souligne l'occupation du pays, tandis qu'un éclairage rétrospectif peut y voir une dimension politique. Au-delà d'un film d'aventures, j'y vois donc un film anti-politique. La Bataille du Rail, lui, grand film du train, princeps du film de Résistance, est bien reconnu comme un film politique, et même un film de propagande vantant les mérites de la SNCF pendant la Seconde Guerre Mondiale. On y détaille la minutie de la préparation des sabotages, avant l'éclat du déraillement du train, reliant les deux tendances du film d'attaque de train. On a l'éclat dans le déraillement du Simplon Express dans Juve contre Fantômas. On trouve la minutie dans des films très différents comme Le Cerveau de Gérard Oury et Un Flic de Jean-Pierre Melville. 

 

Gare aux gares !



Les gares et les voies de chemin de fer ont longtemps été vus comme des lieux interlopes hautement criminogènes. La presse à sensation s'est repue de récits, entremêlés aux faits divers afin d'entretenir la confusion, de tueurs du chemin de fer tels Charles Jud et de malles sanglantes. Récits repris dans la bien nommée littérature de gare, dont le policier est une des veines. Vous trouverez de forts belles et sanguinolentes images sur les couvertures de ces publications. Mais le cinéma ne s'est pas emparé de ces thèmes. Guère non plus de victimes attachées aux rails (une seule exception trouvée : Main de fer de Léonce Perret). Ce sont aussi des lieux propices aux pickpockets qui profitent de la foule. Leur habileté a fasciné les premiers cinéastes (Segundo de Chomon, Ferdinand Zecca...) qui en proposent un certain nombre. Mais ils ne les font pas agir en ces lieux. Par contre, bien plus tard, un grand cinéaste sera fasciné par leur adresse, considérée comme une sorte d'ascèse : le héros de Pickpocket de Robert Bresson sévit dans des hippodromes, dans des gares, dans des stations de métro, dans des rames et des wagons. Ces lieux sont traversés par une foule massée, par des mouvements incessants avec laquelle le cinéaste compose.  Ce sont aussi des lieux intermédiaires, sortes de limbes où il oscille entre vertige du vice et regard de ceux qui les voient, qui les scrutent et qui seront l'instrument de la chute rédemptrice. Par contre, la gare fait partie des lieux à la marge, de la "zone" fréquentée par les "Apaches" de la Belle-Epoque, dont les complices de Fantômas. Criminogènes, ils l'étaient d'autant plus que nombre de psychiatres de l'époque prêtaient à la vitesse du train et au bruit environnant des effets propres à ébranler les nerfs. L'environnement de travail de Lantier contribue ainsi à sa folie meurtrière pour Zola, écrivain naturaliste avide de découverte scientifiques, dans La Bête Humaine, et l'idée est reprise dans l'adaptation de Jean Renoir. Plus tard, il est le lieu de la violence sociale et de l'exclusion, tout comme le métro, perdant tout « exotisme social"1, comme dans Train d'enfer de Roger Haninou dans L'homme blessé de Patrice Chéreau.

 

Compartiments tueurs

 

Bien entendu, des meurtres sont commis (car pourquoi regardons-nous des films policiers, enfin ?! Nous voulons un beau meurtre à résoudre!!!). C'est la première cinéaste au monde, et apparemment aussi la première cinéaste de crime ferroviaire, qui préside à la liste avec le court-métrage Tentative d'assassinat en chemin de fer en 1904. Les compartiments assurent la discrétion, renforcée par l'opacité de leurs rideaux (La Bête Humaine). Mais cette discrétion est insuffisante au meurtrier froid de Compartiment Tueurs, qui entreprend d'éliminer un à un les témoins. Un autre type de mort a fasciné, fascination nourrie par une "légende urbaine" de voyages organisés pour les candidats au suicide. Deux films sont sortis sur le sujets de façon extrêment rapprochée, mais avec un traitement opposé : Le burlesque Train des suicidés d'Edmond T. Gréville (1931) contre le mélodramatique Un train dans la nuit de René Hervil (1934).

 

Poursuites entravées dans les wagons



Quant à ses wagons et à ses couloirs, ils permettent des poursuites2 épiques. La poursuite n'est pas l'activité criminelle centrale, mais une des péripéties secondaires, créant un suspense pour le spectateur, autour d'une interrogation : le malfaiteur sera-t-il attrapé par ses poursuivants ? Cela suscite une tension, mais aussi le plaisir de regarder des performances acrobatiques pour les héros-acteurs et cinématographiques pour la caméra. Dans les films cités, on peut remarquer que le mal triomphe à l'issue de la poursuite : Fantô/omas et Minos parviennent à s'enfuir, Laurent tue Camille. Les véhicules disparaissant à l'horizon, chevauchés par les héros criminels, sont en fait légion, et montrent qu'il sont invincibles, protéiformes, avec un don d'ubiquïté (Fantômas, Les Vampires). De toute façon (sauf pour Peur sur la ville), le public n'est pas venu voir triompher le bien. Il est venu admirer les exploits du fantastique criminel Fantômas, les pitreries de de Funès, les états d'âmes des héros de Thérèse Raquin poursuivis par la culpabilité et la fatalité... Elles concentrent alors plusieurs aspects : modernité, vitesse, spectaculaire. D'ailleurs, la vitesse du train est un argument de vente : voyez la bande-annonce de La Bête humaine et la note d'intention de Marcel Carné à l'attention de ses producteurs pour Thérèse Raquin. Toutefois, le train n'est pas le véhicule qui incarne le plus la modernité et la vitesse, puisqu'il existe depuis 1925. Il incarne plutôt un des aspects de la vie moderne, parmi les autres. C'est la juxtaposition qui incarne la modernité. Par contre, filmer cette juxtaposition, ces mouvements, ces passages d'un véhicule à l'autre, surtout dans des décors naturels, sont de réelles performances cinématographiques d'une grande modernité, et c'est aussi ce que vient voire le public. Elle incarne aussi l'urbanité. Fantômas est un héros post-moderne et urbain3, Minos incarne la menace tapie dans la solitude de la vie urbaine. Voilà la raison du titre du film Peur sur la ville, mais aussi pourquoi la poursuite continue dans un grand magasin déserté, uniquement peuplé de mannequin nus et sans perruques. Enfin, la course-poursuite dans un train est spectaculaire. Ce qui est spectaculaire, c'est de voir les héros se mouvoir dans un véhicule lui-même en mouvement. La longueur des couloirs donne de l'ampleur à poursuite. Mieux encore : les cahots du train créent de la difficulté. Celle-ci montrent l'adresse, la souplesse, l'endurance des personnages (ou des acteurs célèbres pour leurs cascades dans le cas de Jean Marais et de Jean-Paul Belmondo), ou a contrario leur faiblesse, tel le pathétique et chétif Camille brinquebalé dans Thérèse Raquin, ou Louis de Funès dont on vient admirer la performance clownesque dans Fantomas4. Passer d'un wagon à l'autre, grimper sur les toits, sauter d'un pont aérien, baisser la tête sous un pont plus classique, puis passer d'un véhicule à l'autre sont les épreuves d'un parcours extrêmement ludique. Le cinéma criminel, au-delà de sa trame narrative, allie, avec ses catastrophes ferroviaires et ses courses-poursuites, ce qui fait du cinéma un art de sensation, rappelant qu'il fut une attraction foraine, tout comme le train fantôme.

1 L'expression « exotisme social » est l'expression inventée par Lise QUEFFELEC dans son analyse des romans-feuilletons pour analyser les ressorts du genre basés sur l'exploration pittoresque des bas-fonds tout comme des lieux de la haute-société, repris dans les serials comme Fantômas ou Les Vampires.

2 Une thèse a été consacrée à la poursuite au cinéma : La poursuite au cinéma : pérennité d'une forme esthétique de Philippe MARCEL. Vincent Pinel consacre aussi un article de son dictionnaire Genres et mouvements au cinéma au film de courses-poursuites, indiquant son ascendance sur le film policier.

3 Isabelle-Rachel CASTA, « Le cirque et la princesse : Fantômas comme raccommodeur des mondes de la Belle époque », dans Belphégor [En ligne], 11-1 | 2013, mis en ligne le 25 avril 2013, consulté le 15 avril 2017. URL : http://belphegor.revues.org/105

4 Loïc ARTIAGA, « Le Bleu et le noir. Fantômas, le temps des guerres chromatiques (1962-1969) » dans Belphégor [En ligne], 11-1 | 2013, mis en ligne le 05 avril 2013, consulté le 15 avril 2017. URL : http://belphegor.revues.org/79

« des moments jamais atteints dans le film d'action : la marche hallucinante du train dans la nuit ; un meurtre commis à 140 km/h », ainsi que la question « un crime parfait est-il possible ? »1

1Archives Carné 4THE/1-3, citées dans David CHANTERANNE, Marcel Carné, p. 64