Instantané - 4

Voyons à présent les symboles nichés au cœur de l'univers ferroviaire et métropolitain.Trois éléments sont au cœur des films criminels : le crime, les activités criminelles et l'enquête (certains films ne reprenant que deux des trois éléments, bien entendu). Ainsi que le résume la grille des caractéristiques des genres policiers, les différents genres portent des messages sur leur sens et leur place dans la vie et dans la société, représentés par des motifs et des éléments stylistiques. Ils peuvent être contradictoires, le traitement du crime étant extrêmement varié, de la comédie policière au néo-polar métaphysique. La plupart de ces genres se sont codifiés. Les lieux, principalement urbains, y sont alors des figures imposées, des codes qui symbolisent une vision stéréotypée de la ville, du crime, de la nature humaine1. Ainsi, ils contribuent à une véritable « métaphysique » du crime et de l'enquête. Quelle place y occupent alors trains, tramways et métros ? Qu'en symbolisent-ils ?

 

La sauvagerie et la mort

 

Le crime est bien sûr sauvage et brutal. Le train, à ses débuts, avec sa vitesse qui semble immense, les étincelles produites par le frottement sur les rails et avec les freins, les chaudières brûlantes, les sifflements, la fumée noire, a cette même aura. Il fait partie de ces machines modernes qui surprennent les gens, et notamment les artistes, qui y voient des bêtes indomptables. La fureur de Lantier ou de Sisif semble répondre à celle de leur locomotive chérie. Le train évoque la passion, qui ici confine au fétichisme de la machine et à la psychopathie. Le montage rapide de détails de la machine et des visages, le tout filmé en gros plans exprime cette bestialité. Les plans brefs mais répétés sur l'objet qui émet le son, ou sur la fumée, alternés avec des personnages qui baignent dans ce bruit, évoquant le son et créent un rythme visuel trépidant depuis les films muets2.

Cette sauvagerie est presque magique. Les multiples véhicules que prennent Fantômas et ses complices, puis les Vampires, les lieux où ils apparaissent puis disparaissent sont les instruments de surmodernité qui leur permettent leur violence démesurée, surréaliste, et leur ubiquïté3.

Puis, le train comme le métro entrent dans le quotidien des Français. Ils n'incarnent plus la vitesse. Ce n'est pas un hasard si nombre de comédies policières ont pour objet le train dans les années 60 : le train est devenu patrimonial. Et le train évoque aussi la lenteur et la banalité de l'inspecteur Maigret dans les séries dont il a par la suite fait l'objet.

Sauvage ou banal, le crime reste funeste. Les couleurs ternes des univers ferroviaires et métropolitains, la froidure du métal semblent des couleurs de mort4.

 

Du cocon à l'abandon

 

Au-delà du crime, il y a la vie criminelle : les criminels ont une vie bien spécifique. Le regard sur la vie criminelle est mutliple. Il peut être marqué par la fascination. Les bas-fonds, dont font partie La Petite Ceinture (les fortifs et la zone) et les gares, semblent alors des contrées mythiques au 19ème siècle. Le métro (bas-fonds au sens propre) prend des allures magiques dans Subway, il est un cocon. Dans La Bête humaine, c'est la fraternité cheminote qu'on célèbre, le métier de cheminot incarnant un idéal de solidarité mais aussi de maîtrise technique ouvrières.

Mais il est bien plus souvent fataliste, les rails symbolisant la fatalité. Les travellings sur les rails au début de La Bête humaine expriment bien le déterminisme qui mue le comportement de Lantier. Ce déterminisme, ici, va au-delà de la fatalité. C'est l'alcoolisme familial qui le ronge, mais aussi sa vie coincée dans un univers ferroviaire néfaste, comme elle coince Roubaud et son épouse. Renoir et son chef-décorateur Eugène Lourié ont mûrement réfléchi pour exprimer ce sentiment oppressant. La photographie impressionniste allonge les ombres nocturnes des dépôts ferroviaires, tandis que le jour les espaces exigus se multiplient, maisons, wagons...6. Tous vivent et ne sortent jamais ce cet environnement. Ils ont même choisi, ce qui n'était pas le cas dans le roman, de situer le logement de Roubaud au-dessus des voies, et de les filmer en plongée, créant un surcadrage5 Suivant la banalisation de l'image du train et du métro ; les gares, couloirs, rames, deviennent des non-lieux. Les gares de provinces et le métro chez Melville expriment la solitude des héros. Une critique sociale s'y ajoute peu à peu : ces gares de province, ces RER de banlieue montrent l'abandon de ces territoires et des gens qui y habitent par les politiques publiques. Ces non-lieux sont des lieux de non-droit. Voilà pourquoi l'agression de Train d'Enfer peut avoir lieu.

La gare est le lieu des destins qui se croisent, où les rencontres sont des liens ténus, trop fragiles, où les solidarités agissent de justesse, et n'agissent que parce il y a une multiplication des liens faibles comme dans Gare du Nord, à l'instar des rails qui se croisent et du maillage du réseau ferroviaire.

 

La vie est un voyage, la mort son terminus...

 

Le train évoque bien sûr le voyage. Il a alors une dimension initiatique. Qui dit « voyage » dit « avancée ». C'est bien le cas des films criminels centrés sur le criminel ou sur des enquêteurs amateurs. Les bruits en hors-champ scandent l'évasion de Fontaine dans Un Condamné à Mort s'est échappé. Aux tintements du tramway succèdent les sifflements du train. Michel CHION propose d'y voir le symbole d'une liberté plus grande7 (le train part vers de lointaines destinations, tandis que le tramway ne dessert que la ville et tourne en rond). Le pâle François Taillandier commence son aventure en train, et la finit en Porsche dans Anthony Zimmer. Dans L'homme du train, la gare de la petite bourgade est une correspondance dans la vie des héros, ils s'y croisent pour échanger leur vie, y trouvant ce qu'ils attendaient. L'enquête lente et obstinée, emplie d'étapes, d'un père et de sa fille pour retrouver leur parente disparue dans Un étrange voyage, leur permet de se rapprocher.

Les films d'enquête dont le meurtre est commis dans un train commencent dans une gare et se finissent dans une autre. Le temps du voyage est celui de l'enquête. Et la circularité des roues, ainsi que la représentation stéréotypée du train, rappellent que le rôle de l'enquêteur, un rôle conformiste, est de rétablir l'ordre. Dans les comédies policières, l'enquête prend des allures de jeu. Le train devient alors jouet : maquette dans le générique du Mystère de la Chambre jaune de Bruno Podalydès, théâtre d'ombres dans Le Crime est notre affaire de Pascal Thomas...

 

Nous verrons la prochaine fois la dimension esthétique du train...

 

 

1Jean-Noël BLANC, Polarville, p. 18

2Michel CHION, « L'image suggérant le son » dans Un art sonore, le cinéma, p. 12-14 et p. 119

3Isabelle-Rachel Casta, « Le cirque et la princesse : Fantômas comme raccommodeur des mondes de la Belle époque », Belphégor [En ligne], 11-1 | 2013, mis en ligne le 25 avril 2013, consulté le 15 avril 2017. URL : http://belphegor.revues.org/105

4Marceline EVRARD, « Lignes de vie, Lignes de mort : les artères de fer », p. 33-34

5Eugène LOURIE, « The human Beast », My Works in Films, p.51

6Dossier pédagogique de « La Bête humaine », chapitre 3 « Mise en scène et représentations »

7Michel CHION, « Un condamné à mort s'est échappé : le train et le tramway » dans Un art sonore, le cinéma, p. 226-231