great train robbery

Le cinéma emprunte à de nombreux autres arts., dont la littérature. Il est souvent là pour raconter une histoire palpitante. Ainsi, l'univers ferroviaire remplit-il des fonctions narratives : il est un élément-clé du récit. Il peut aussi jouer le rôle d'élément structurant. A fortiori dans le genre policier, et a fortiori jusqu'aux années 40, où la plupart des films sont des adaptations de romans1.

 

Littérature de gare

 

Nombre de films, dont certains sont aujourd'hui oubliés (voire disparus), reprennent des romans populaires. Or, la littérature populaire a connu, jusqu'au début du 20ème siècle, une fascination pour l'univers ferroviaire, vu comme un environnement propice au crime2. Elle s'appuyait entre autres sur des crimes réels, comme les affaires Charles Jud ou Docteur Poinsot. Une obsession pour les malles sanglantes est née. Les récits feuilletonnesques se mêlaient aux faits-divers, aux complaintes criminelles, au théâtre policier et à la pantomime, notamment au Théâtre du Grand Guignol3. Ainsi, Fantômas reprenait l'imaginaire des bas-fonds, gares, et dépôts faisant partie de la « zone ». La rapidité du train stupéfiait. Il paraissait difficilement imaginable de se rendre d'un endroit à un autre aussi rapidement. Il en allait de même avec le ballet des croisements de train. Ainsi, nombre de récits d'Arsène Lupin jouent sur ces deux aspects : le criminel saute d'un train à l'autre, commet son crime puis rentre. Il en va de même dans Le Parfum de la Dame en noir. De l'autre côté, on admire la connaissance des indicateurs de chemin de fer du détective qui confond les malfaiteurs. Or, ces deux héros ont vu leurs aventures adaptées à plusieurs reprises (notamment par Maurice Tourneur). Par la suite, ces adaptations sont surtout le fait de la télévision. Le motif du train criminel se raréfie, mais il s'autonomise. Voyons à présent quels rôles il peut jouer.

 

 

Au cœur du crime : mobile, arme, opportunité

 

 

Pour commencer, le train peut être au cœur de l'intrigue. Objet du délit quand il est attaqué pour détrousser ses passagers (Juve contre Fantômas) ou pour récupérer son chargement en or (Le Cerveau) ou saboté, par exemple pour lutter contre l'ennemi (La Bataille du Rail). Il devient arme du crime quand un homme est poussé hors du train (Thérèse Raquin) ou se suicide par le même procédé (La Bête humaine). Un autre motif lié à la mort traverse les légendes urbaines : celui du train des suicidés, où des voyages de candidats au suicide s'organise, comme dans Un train dans la nuit.

 

Même si les lieux n'ont rien de directement létal, ils restent des lieux propices au crime. Ils peuvent être déserts, ou encore occupés de dormeurs qui ne verront rien (Compartiments tueurs). Ils sont les lieux de meurtres, mais aussi d'autres activités illégales : trafic de drogue dans les couloirs du métro dans Razzia sur la Schnouff, prostitution dans les toilettes de la gare dans Un homme blessé... La vitesse du train permet des scènes où un passager d'un train roulant en sens inverse aperçoit un meurtre, la fugacité de la scène et la difficulté de sa localisation compliquant la dénonciation, et même le souvenir. Pascal Thomas, qui apparemment aime beaucoup les trains, en joue dans deux de ses films inspirés d'Agatha Christie : Mon Petit Doigt m'a dit et Le Crime est notre Affaire. La foule semble le phénomène inverse. Mais elle permet tout autant les actes délictueux. Les criminels peuvent profiter de sa densité pour commettre leurs méfaits (Pickpocket). Elle est un obstacle (mais aussi un atout pour l'adversaire) dans une course-poursuite, empêchant d'avancer ou faisant perdre de vue sa proie. Bondés ou déserts, les lieux restent labyrinthiques. Fantômas et ses complices ne cessent d'apparaître et de disparaître par on ne sait quels passages dans les bas-fonds, dont les gares, dans des récits troués d'ellipses. Le Samouraï de Jean-Pierre Melville erre, en une errance métaphysique, dans le métro parisien. Enfin, comme nous l'avons vu, quelques adaptations se jouent des indicateurs de chemin de fer comme éléments d'une énigme à résoudre.

Au delà des possibilités réelles offertes au crime (et de réels faits divers), c'est tout un imaginaire qui se développe. L'univers ferroviaire se charge de mystère et d'atrocité. Il est inhumain. On ne fait que le traverser. Ceux qui y vivent deviennent fous. Des psychiatres des plus éminents, au 19ème siècle, prêtent aux voyages en train et à la proximité d'un environnement surchargé de stimulations sensorielles des effets criminogènes. Ils sont repris par des écrivains naturalistes comme Emile Zola : Lantier et Roubaud en sont marqués. Pour la version de Jean Renoir, son chef décorateur, Emile Lourié, s'est attaché à rendre cet environnement qu'ils ne quittent pas, et qui devient oppressant « Les gens du rail sont gens à part ; leur façon de vivre est modulée sur les horaires des trains -arrivées, départs, vacations et prises de service. Au Havre, le chef de service et le personnel étaient logés tous près de la gare, et chaque jour et chaque nuit était rythmés par le halètement des locomotives à vapeur. Nous avons senti que cette présence continuelle dans leur vie privée était un élément déterminant du drame. J'ai proposé à Jean de situer le logement de Roubaud à l'intérieur du dépôt, en le liant ainsi à un environnement de bruit et de vapeur. »4.

 

Au-delà de ces éléments propres à la diégèse, le train peut être utilisé comme un motif qui structure le récit. Cette ponctuation est alors assortie d'un symbolisme fort.

 

Un motif qui ponctue le récit

 

Nombre de films s'ouvrent et se closent sur une vision ferroviaire (Violette Nozière, L'homme du train), voire un ensemble de scènes (Six heures à tuer). Le train signifie alors : « L'histoire va commencer. », puis « L'histoire s'achève. ». Mais cette fin n'en est pas une, puisque le train part au loin. Le train introduit une notion de cycle. La vie continue, avec ou sans les héros du film. Dans L'homme du train, Milan arrive par le train dans cette petite bourgade au début du film, et c'est Manesquier qui s'en échappe. Dans Anthony Zimmer, les deux héros criminels commencent dans le train, mais s'enfuient à la fin en voiture décapotable, montrant la transformation d'un homme ordinaire, François Taillandier, en héros criminel. Le train pourrait apparaître anecdotique, si le mot n'apparaissait pas dans le premier titre, montrant combien il est l'agent du destin.

Dans d'autres films, il joue une scansion. Le train apparaît peu, mais à intervalles réguliers, et il semble chargé de symboles. Ainsi, Fontaine entend de sa prison, au loin, le tintement du tramway, puis le sifflement et les roulements du train dans Un Condamné à mort s'est échappé. On y voit assez clairement des symboles de liberté. Michel Chion établit une distinction subtile entre les deux véhicules : le tramway incarne une liberté terrestre, un retour à la vie quotidienne, tandis que le train est symbole d'une liberté plus vaste, céleste5. Dans Coup de Torchon, la réplique de l'aveugle dans le tortillard qui mène de Bourkassa à Saint-Louis-du-Sénégal « Nous entrons dans la forêt vierge » est une antienne. On peut y voir une énigmatique prophétie qui ponctue la tragi-comique spirale de violence dans laquelle entre Lucien Cordier, qui tient des propos le rapprochant de plus en plus de l'Antéchrist.

 

Comme nous l'avons vu, les fonctions narratives du train se départissent difficilement de ses fonctions symboliques. Nous les verrons dans un prochain article.

 

1 Francis VANOYE, L'adaptation littéraire, p. 121

2 Michel CHLASTASZ, Trains du mystère, p. 7-103

3 Collectif, Cinéma premiers crimes

4 Cité dans Roger VIRY-BABEL, « La Bête humaine » dans Jean Renoir, p. 108

5 « Un condamné à mort s'est échappé : le train et le tramway » dans Michel CHION, Un art sonore, le cinéma, p. 226-231